A comme Animal totem

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         Je suis dans la forêt, celle que je côtoie depuis toujours, à côté du lieu où j’ai passé toute ma vie jusque-là. Mais semble-t-il que je ne l’ai jamais vraiment regardée. En homme pressé, je prenais pour observation l’effleurement des choses, pour acquis le paraître, et pour jugement fiable des perceptions à l’emporte-pièce. Je viens d’être banni pour faute grave par mon village, avec pour seul bien un maigre baluchon sur l’épaule contenant mes quelques effets. Encore sous le coup de massue de la nouvelle, je me sens nu, perdu, sans repères. J’ai du mal à respirer, comme si mes poumons avaient rétréci. Mon cœur semble battre au ralenti. Je suis abattu et déboussolé. Même cette forêt me semble différente. Sûrement encore ce vain désir humain que les choses soient immuables et sous son contrôle.

    Alors que j’y suis venu pour me concentrer sur moi, je ne peux m’empêcher de regarder attentivement ce qui m’entoure. Pour la première fois, je m’attarde sur les herbes, bruyères et champignons à mes pieds, les différentes essences d’arbre qui me dominent de leur hauteur, la topologie du terrain, les sentes creusées par le passage de mes congénères et des animaux, les odeurs et les couleurs très riches en ce début d’automne. Lentement, j’observe, d’une manière quasi photographique, et j’emmagasine tous les détails des éléments, aussi bien végétaux, minéraux que les chants et les bruits des animaux dans mon voisinage comme pour garder en moi un instantané très précis des lieux. Je me remplis des odeurs d’humus, de champignons, des résineux à proximité, de la terre encore humide par la rosée du matin et le brouillard qui vient juste de se lever. Je suis interrompu dans mon observation par la sensation d’être épié. Je n’ai pas peur. Mon esprit tourmenté m’indique qu’il s’agit d’une présence amie.

     Je me retourne en direction des yeux qui me fixent. Ils appartiennent à un écureuil roux au regard aussi noir que goguenard, assis tranquillement sur une branche d’un pin à ma droite. J’ai toujours bien aimé ces animaux, dont j’apprécie l’agilité, le côté dit espiègle et l’intelligence supposée. Mais à m’imaginer discuter avec l’un d’eux pour délester mon âme en peine et m’aider à trouver une solution, il y a un grand pas que je franchis sans m’en rendre compte, tout naturellement. Il me semble alors normal de m’approcher de l’animal et de me dresser devant lui comme un égal. Rapidement, les mots se bousculent dans ma tête pour lui raconter silencieusement mes déboires. J’ai l’impression qu’il m’écoute attentivement. Je ne saurais expliquer ce qui me fait penser cela. Ma raison me dicte que c’est impossible, mais dans mon for intérieur, je sais que cela est pourtant le cas. Sans qu’un mot ne soit échangé entre nous, je ressens peu à peu une nouvelle énergie qui m’envahit, comme une vague bienfaisante vous caressant les pieds par temps de canicule. Peu à peu, une sensation de paix m’inonde. Il se fait jour en moi la conviction que ce n’est qu’un chapitre de ma vie et que ce bannissement mérité est le pas vers le chemin de la rédemption si j’accepte de changer mon comportement en conséquence. Mon cœur serré jusque-là reprend ses aises dans ma cage thoracique. J’ai l’impression qu’un chêne centenaire vient de prendre place dans mes bronches et m’aide à respirer à pleins poumons. Je remercie mon interlocuteur d’un sourire complice et j’ai à peine pris congé de lui qu’il disparaît de ma vue, revenant à sa vie d’écureuil.

    Je me réveille alors, sur le banc de ce terminal de bus inconfortable où j’attends une correspondance vers un autre ailleurs qui tarde à venir. Mon rêve me revient très précisément. J’ai même l’impression un instant de sentir à nouveau les odeurs de la forêt comme si j’y avais été physiquement comme dans mon songe. En cherchant une cigarette dans la poche de mon pantalon, je trouve à peine étonné un gland. C’est d’ailleurs son contact contre ma cuisse qui m’a fait me réveiller quand j’ai voulu changer de position, transi de froid. Je me sens troublé, mais serein. Et si finalement tout ceci était le signe d’une nouvelle chance et de la promesse d’un avenir heureux ? Il ne tient désormais qu’à moi de donner à ma vie la direction conseillée par mon ami de passage. Je range précieusement le gland dans ma poche, comme un rappel futur de mes bonnes résolutions.

(copyright: Léa Tlantique / blog historiettes décalées- Tous les textes sont des originaux, merci par avance de respecter le droit de la propriété et de me contacter si vous souhaitez en utiliser une partie).

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